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Épérires

Racines

Histoire du quartier

Un endroit pierreux, un chanoine économe, des lavandières et un petit tram : la mémoire des Épérires, d'après le livret de Marie Fizaine et des habitants (2001).

Florenville, plus haut que sa vieille âme commerçante, à la pointe de son clocher, de loin ou de près, vit un fier coin, ramassé dans ses rues aux noms à la belle résonance : les Épérires.

Les pages qui suivent reprennent, avec l'accord du cœur et en citant leurs auteurs, le livret que Marie Fizaine et les habitants ont publié pour la fête du 3 juin 2001. Nous l'avons retranscrit fidèlement, en gardant ses mots, ses guillemets et ses points d'interrogation : ils disent aussi ce qu'on savait, et ce qu'on cherchait encore.

Florenville et son clocher, vus depuis les Épérires.
Florenville et son clocher, vus depuis les Épérires.

Florenville, d'où vient le nom

À l'époque romaine, un homme construisit une villa près de la Semois et lui donna son nom : « Floro, Florent, Floranius ».

  • 1173 Sous Louis III, comte de Chiny : Florenvilla
  • 1273 Affranchissement au droit de Beaumont : Florenville
  • 1395 Documents français : Florainville. Autres documents : Florenville. En patois : Floravil ou Floraville

D'après « Florenville 1273-1973, affranchissement au droit de Beaumont », Julien de Rémont.

Florenville est juchée sur un plateau au bord d'un escarpement de calcaire sableux, de la zone jurassique, à quelques centaines de mètres au sud de l'Ardenne. Elle domine une vaste cuvette formée par les déplacements de la Semois aux temps géologiques, occupée un temps par un vaste lac s'étendant de Sainte-Cécile jusqu'à Lacuisine.

Présentation géographique, ibidem, p. 19.

Les Épérires, un endroit pierreux

Épérires : endroit où l'on trouve des pierres en grande quantité. Lieu-dit « au espérier ».

Habitation ou écurie au lieu-dit « Les Épérires » tenant d'un côté au chemin, des autres côtés, à la veuve Gaillard.

« Toponymie de Florenville », mémoire de Magali Adam, 1998.

Nos rues

Rue Nicolaï
Un nommé Nicolas l'aurait marquée de son nom (?).
Rue Belle-Vue
Bien nommée pour son magnifique coup d'œil sur le côté Semois.
Rue Chanoine Gringoire (1749-1832)
Antérieurement, par erreur, « Gringoire » donna lieu à « Grégoire » (rue abbé Grégoire). La rectification fut faite en 1993 grâce à l'intervention du Cercle Archéologique et Historique sous la présidence de M. René Bertrand.

Et pour tous les autres noms, sentiers et raccourcis du quartier, rendez-vous sur la page Lieux-dits et sobriquets.

Nicolas Gringoire, « l'abbé des crottes »

Notre rue principale porte son nom. Voici qui était vraiment le chanoine Gringoire, prêtre économe jusqu'à l'excès, qui a tout donné aux pauvres de Florenville et de Martué.

Nicolas Gringoire naquit à Florenville le 16 juillet 1749 d'une famille anciennement établie dans cette commune. Il reçut pour héritage ou « légitime » l'instruction suffisante et fut ordonné prêtre en 1773. Au mariage de ses parents figurèrent comme témoins les abbés Jean Wathelet et Galloy, vicaires l'un à Florenville, l'autre à Martué.

Il était chanoine du chapitre de Saint-Léonard à Léau, arrondissement de Louvain, département de la Dyle, depuis 1786. C'est là que la tourmente révolutionnaire française vint le surprendre.

Quatre de ses collègues abandonnèrent leurs prébendes à cause des lois auxquelles ils n'ont point voulu obéir. Trois autres dont Nicolas Gringoire, moins scrupuleux, demeurèrent en fonction, prêtèrent le serment constitutionnel et réclamèrent les avantages matériels que leur assurait leur « civisme ».

La supplique du chanoine Gringoire, datée du jour complémentaire de l'an VI, invoque son indigence, ses infirmités, son âge et l'ignorance de la langue flamande : autant de raisons qui le rendent incapable d'être utile à la république dont il se déclare le fidèle sujet.

En tête de sa requête, le pauvre abbé ne dédaigne pas d'inscrire : Liberté, Égalité ; mais il omet de renseigner aux citoyens législateurs les biens qu'il possède dans notre pays et notamment le « pré Pâté » qu'il avait acquis de l'abbé Antoine de Thirifays. D'ailleurs, le 3 ventôse an V, il donnait procuration de poursuivre ses débiteurs à Martué et à Florenville, et dès l'an II et l'an III, il prêtait sur hypothèque à divers bourgeois 620 florins de Brabant au denier vingt. (...)

La loi du 2 ventôse lui accorda la pension qui revenait aux chanoines séculiers. Mais on ne le payait pas. Le 29 fructidor suivant, il se plaint du retard qu'on lui inflige, à lui qui a obéi à la loi et n'a pas rétracté son serment. (...) Mais le petit peuple et les maires mêmes sont bien aise de faire languir les prêtres assermentés, attribuant cela à une punition divine. Jusqu'au curé et maire de Florenville qui ne daignent pas lui envoyer son extrait de naissance.

Enfin, cette pièce lui parvint le 27 pluviôse an IX et le mit en possession de son modeste revenu : 42 couronnes, soit 250 francs environ par an. Dès lors, il aspira à rentrer dans son pays natal et revint le 3 mai 1803. Mais avant de quitter la Flandre, il eut soin de vendre les bois et les terres qu'il y possédait.

À Martué, rien n'égale la frugalité de sa vie et la parcimonie de son budget. Le 12 juin 1805, il prêta à sa mère un sou pour acheter des ramollasses. Le chanoine ne payait plus que trois louis par an, contre 80 qu'il déboursait en Flandre, sauf la bière qu'il fournissait lui-même. Aussi fit-il des économies.

Il s'occupa de la culture de ses terres, tenant une comptabilité minutieuse et passant pour un avare aux yeux de ceux qui ne connaissaient pas ses projets philanthropiques.

Ses contemporains l'ont souvent vu armé d'une pelle et recueillant sur les chemins le fumier abandonné par les charretiers et par le bétail. De là lui vint le surnom sous lequel il reste connu : « l'abbé des crottes ». Tout le monde le traitait familièrement et tous les enfants l'appelaient « Nonnon l'abbé ».

Sa vie laborieuse ayant pris fin le 31 janvier 1832, on a su par l'ouverture de son testament qu'il léguait la totalité de ses immeubles d'une valeur de 50 mille francs or, aux bureaux de bienfaisance de Florenville et Lacuisine pour les revenus en être appliqués en aumônes aux vieillards nés et domiciliés à Florenville et Martué.

« Caritas operit multitudinem peccatorum » (la charité couvre la multitude des péchés). Florenville reconnaissante a donné son nom à une rue du village et chaque année les pauvres vont le 16 juillet, jour de sa naissance, et le 6 décembre, jour de la Saint-Nicolas, prier à l'église de Florenville pour le repos de son âme.

Tandel, « Florenville », 1890, cité dans le livret de 2001.

Lire la copie de son testament (1826)

« Je soussigné Nicolas Gringoire, prêtre domicilié à Martué, canton de Florenville, arrondissement de Neufchâteau, grand-duché de Luxembourg, déclare faire mon testament comme suit :

Je donne aux pauvres nés et domiciliés à Martué et à Florenville, canton, arrondissement grand-duché susdits, qui font état par infirmité ou vieillesse, leur procurer de quoi vivre ; mes biens meubles et immeubles, mes « engajures » et mes capitaux constitués avec fermages et intérêts à partie, dix ans après mon décès. Le jour de mon décès, mes biens seront partagés en deux portions égales une moitié pour lesdits pauvres nés et domiciliés à Martué, l'autre moitié pour lesdits pauvres domiciliés à Florenville.

Mes biens ainsi donnés seront régis et administrés par le bureau de bienfaisance de Martué et de Florenville, conformément aux lois de règlement, sans les pouvoir vendre ni aliéner ni hypothéquer, en cas de remboursement des capitaux.

(...) Le revenu annuel desdits biens sera distribué tous les mois et à perpétuité par douzièmes en pain, en bouillon suivant le besoin des pauvres.

Les deux bureaux de bienfaisance susdits prendront dans les dix premières années qui suivront le jour de mon décès une somme de cinq mille francs au cours actuel de France. Si pendant les dix premières années qui suivront le jour de mon décès, mes meubles et revenus de mes autres biens ne produisent pas une somme de cinq mille francs, la distribution sera différée jusqu'à ce que ladite somme de cinq mille francs soit complète.

L'intérêt annuel des cinq mille francs sera partagé en deux portions égales tous les ans et à perpétuité aux pauvres susdits, le seize juillet, jour de ma naissance, et l'autre moitié le six décembre, jour de saint Nicolas mon patron. Ces deux distributions se feront en l'église paroissiale de Florenville à l'heure de midi par les administrateurs des deux bureaux susdits de Florenville et du curé de la paroisse.

Ceux desdits pauvres qui ne pourront pas s'y trouver par suite de trop grandes infirmités auront leur portion à domicile égale aux présents ; chaque pauvre qui recevra une portion devra prier à haute voix dans l'église au moins pendant un quart d'heure pour le repos de mon âme.

Les deux bureaux de bienfaisance susdits nommeront exécuteurs testamentaires quatre citoyens charitables et honnêtes. »

Fait à Martué le cinq avril mil huit cent vingt-six. Signé : Nicolas Gringoire.

(Nicolas Gringoire laissait 50 mille francs or, à peu près 9 millions de nos francs de 2001, plus ses biens meubles et immeubles, des parcelles comme les terrains du « pré Pâté » entre autres.)

Communiqué par M. Roger Laurent, Martué.

La Chamaillotte

La Chamaillotte doit sans doute son nom à un certain Guillaume Chamaillot, manœuvre, mort en 1797. Voici son acte de décès, dressé en pleine période française.

Aujourd'hui, vingt et un jour du mois d'avril mil sept cent quatre-vingt-dix-sept, de l'an cinq de la République française, à six heures du matin. Par-devant moi, Jean-Baptiste Martin, adjoint de la commune de Florenville, canton du même nom au département des Forêts, faisant les fonctions d'officier public, élu pour recevoir les actes destinés à constater les naissances, les mariages et les décès des citoyens. Ont comparu en la maison communale Joseph Henriquet, manœuvre âgé de cinquante-deux ans demeurant dans ladite commune, et Pierre Waty.

Ils m'ont déclaré que Guillaume Chamaillot, manœuvre âgé de septante-trois ans, demeurant dans ladite commune, est mort hier à zéro heure du matin, en son domicile n° 247.

D'après cette déclaration, je me suis sur-le-champ transporté au lieu de ce domicile, me suis assuré du décès dudit Guillaume Chamaillot, et en ai dressé le présent acte que Joseph Henriquet et Pierre Waty ont signé avec moi. Fait à la maison communale de Florenville les jour, mois et an ci-dessus.

Communiqué par le président des Chamaillots, M. W. François.

« Chamaillot » : chamailler, se chamailler, chamaillerie, chamaille. Qui aime se quereller. Voir aussi « La Chamayot », dans Contes et vieilles histoires en patwa du Floravil de Paul Siméon.

Les enfants du quartier en ont hérité le surnom : on est, aux Épérires, de vrais Chamaillots.

La vie d'autrefois

Un bref aperçu de la vie sociale et culturelle dans la première moitié du XXe siècle, d'après une collecte de témoignages.

Le travail des hommes

  • Journaliers, bûcherons (engagés pour la saison hivernale), manœuvres, maçons, cheminots.
  • Ouvriers frontaliers : Blagny, Messempré.
  • Cultivateurs.
  • Trois exploitants de carrières : Duparque, Malhage, Minet.
  • Un entrepreneur : Auguste Dalier.
  • Un tailleur : Jean-Baptiste Louppe.
  • Un sabotier : Englebert.

Le travail des femmes

  • Femmes au foyer, en général dans des familles très nombreuses.
  • Femmes à journée, lavandières, saisonnières sur une culture, vente de fruits sauvages : myrtilles et framboises.
  • Une repasseuse.
  • Vers les années trente, trois ou quatre jeunes filles travaillent à la fabrique de jouets Davio.
« Florenville, les plus jolies laveuses ». Carte postale Nels, série 40 n° 56, collection des habitants.
« Florenville, les plus jolies laveuses ». Carte postale Nels, série 40 n° 56, collection des habitants.

La fontaine

« Descendre » à la fontaine pour y rincer le linge est chose facile. Par contre, en remonter n'est pas une sinécure. Il faut grimper la « Chamaillotte » ou la « Burlanderie », ce qui est tout aussi pénible. Il reste aux femmes à se passer la courroie sur les épaules et ensuite aux brancards de la brouette. La corvée est rude, c'est d'ailleurs le lot de bien des Florenvilloises. Le gamin leur vient en aide en nouant une corde au dos de la brouette. Il tire de toutes ses forces. Ou alors le mari prêtera main-forte, s'il est disponible, pour remonter cette charge de linge mouillé. Les lavandières effectuent ce déplacement au moins deux fois par jour.

Les enfants

Ils vont à l'école généralement jusqu'à onze, douze ans. La langue maternelle est le patois, interdit dans les écoles.

Les garçons jouent à la quinette, au cerceau, aux billes (les chiques), au bouchon, à la guerre. Les plus belles batailles se font contre « ceux du village ». Et le meilleur endroit, c'est « l'horlé de la ferme d'en Bas » : un promontoire à l'extrémité du sentier des Cabrettes, à l'orée du bois de la Concille. Les cailloux pleuvent sur l'équipe adverse : des Florentins regroupés au bas de la colline devant la Ferme d'en Bas, ou bien des jeunes « Marticots » de passage. En vrais Chamaillots, ils font aussi enrager les filles, car les jeux sont bien séparés.

L'hiver, ce sont les longues parties de traîneaux depuis la Grande Chevée (actuellement rue de la Fontaine) ou la Petite Chevée, depuis l'école (actuellement l'Espace-Rencontre, route de Martué) jusqu'à la Semois quand celle-ci est fortement gelée. Ils fabriquent des « vérules », traîneaux accrochés et ficelés ou encore remplacés par une longue échelle. Ils amorcent la piste en hurlant : « Véruuule ! ». Les filles sont exclues de ce jeu.

Les filles jouent à la corde, au paradis (la marelle), à cache-cache, à la balle au camp, à chat perché ; l'hiver, elles ont leurs glissoires. Elles inventent à leur tour des chamailleries. Les rondes se font plutôt à l'école, un nombre de participantes étant requis, d'autant que certains jeux sont jugés dangereux.

Jules Gosse et Michel Minguet glissent sur la rue principale des Épérires.
Jules Gosse et Michel Minguet glissent sur la rue principale des Épérires.Album 2004
Glissades dans la neige : Gaby Oger, Jules Bernique, Michel Jacob, André Lambert, René Dethise, José Romain et Léon Poncelet.
Glissades dans la neige : Gaby Oger, Jules Bernique, Michel Jacob, André Lambert, René Dethise, José Romain et Léon Poncelet.Archives des habitants

Les commerces

  • Une épicerie de quartier : « La Marie Van Beve » (l'épouse de Victor Van Bever).
  • Un café officiel : « Chez l'Balon ».
  • Les « clandestins » ne se comptent plus.
  • La boucherie Philippart a disparu, ainsi que l'épicerie Wathelet.

La vie est coupée du centre de Florenville.

Les loisirs

  • Les veillées entre voisins ou cousins sont nombreuses : soirées en chansons, jeux de cartes.
  • Un jeu de quilles en plein air, rue Belle-Vue.
  • Le café, bientôt le football, le bal chez Balon, la pêche à la Semois.
  • Les fêtes florenvilloises : la kermesse, la fête sous bois.

Le tram

C'est vers 1920 que Maurice Romain entre aux ateliers de la SNCV, gare de Florenville. Au départ, l'équipe est formée de dix hommes et passera à quarante dans les années trente. Maurice Romain devient alors chef d'atelier. Le travail consiste dans le nettoyage et l'entretien complet des wagons et des locomotives à vapeur. Le plus difficile, c'est de vider le foyer. Pour ce faire, l'ouvrier doit se glisser à l'intérieur du hublot.

La révision régulière des deux autorails, le R1 et le R2, s'avère de première importance. Le tronçon du circuit est Marbehan, Sainte-Cécile, qui traverse Florenville de part en part.

Depuis la rue de France, le tram s'engage sur le Hortrez puis la Concille, seul endroit sur Florenville où il est possible à l'autorail de faire demi-tour. Une large boucle a été construite à cet effet (un bel espace de jeux pour les gosses).

Quant au tram, il circule avec deux locomotives, une à l'avant, une à l'arrière. Ces deux moyens de locomotion s'arrêtent fatalement le 10 mai 1940. Durant l'occupation, sur ordre de l'armée allemande, les rails durent être démontés. On a pu voir cela, notamment dans le centre du village.

Propos recueillis de José Romain, livret 2001.

Le tram.
Le tram.Livret 2001
Maurice Romain.
Maurice Romain.Livret 2001
Au début des années 20, on creuse et on pose à la main le parcours de l'autorail.
Au début des années 20, on creuse et on pose à la main le parcours de l'autorail.Album 2004

Le tram a laissé sa trace dans les mémoires, jusque dans une chanson de la Revue de 1940 : « Y avait à Florenville un gentil petit chemin de fer… ». Et dans un nom de rue : le Hortrez, que les anciens appellent encore « le Tram ».